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Samedi 15 août 2009

Écologie ou barbarie

par Noël Mamère


L’actualité récente vient de nous apporter de nouvelles preuves des liens indissociables entre les questions que soulèvent les écologistes et les droits de l’Homme : la dernière condamnation de Aung San Suu Khuy, par la junte Birmane et le coup d’État institutionnel du président du Niger qui vient de trafiquer sa Constitution pour rester plus longtemps au pouvoir. Quel rapport avec l’écologie ? Regardons d’un peu plus près : ces deux pays sont riches de matières premières qui intéressent les pays du Nord au plus haut point et la France en particulier ; le bois et le pétrole en Birmanie, l’uranium au Niger. Deux sociétés françaises sont concernées au premier chef : Total, l’un des plus gros investisseurs en Birmanie, pour l’exploitation des hydrocarbures ; Areva au Niger, pour l’extraction de l’uranium nécessaire à l’alimentation des centrales nucléaires. Selon la fédération internationale des droits de l’Homme, Total verse chaque année 140 millions d’euros de royalties à la junte qui fait aujourd’hui l’objet de l’indignation mondiale. Quant à Areva, elle remplit les caisses d’un régime qui opprime ses opposants et mène une répression sanglante contre les populations Touaregs, là où se trouvent justement les gisements d’uranium.

Voilà qui explique sans doute la tartufferie du président Français qui, au lendemain de la condamnation de la « dame de Rangoon », appelait à des sanctions « tout particulièrement dans le domaine de l’exploitation du bois et des rubis »… Mais qui s’empressait d’oublier le pétrole, pour mieux protéger Total et nos approvisionnements en hydrocarbures si nécessaires à notre société de consommation à outrance. Après le référendum truqué du 4 août au Niger, silence radio. Le président Tandja peut tricher tranquillement, torturer ses opposants, nous avons trop besoin de son uranium pour nos centrales nucléaires et pour affirmer haut et fort, sans craindre le mensonge d’État, que grâce à elles, nous sommes indépendants.

Autrement dit, pour poursuivre un mode de vie et de consommation, pour assumer des choix -comme le nucléaire-, qui n’ont jamais été débattus démocratiquement par la société, nous nourrissons des dictateurs sanguinaires, qui tuent des moines, enferment un prix Nobel, font travailler des enfants et conduisent des guerres contre leurs minorités ; nous sacrifions la liberté des peuples à nos intérêts mercantiles et à notre mode de développement. Au nom de la préservation de notre confort, nous sommes prêts à sacrifier les idéaux des Lumières. L’égoïsme est devenue la valeur dominante qui efface toutes les autres. Et c’est ainsi que progresse l’apartheid planétaire qui ruine les sociétés et menace la Terre elle-même, soumise à l’appétit insatiable des prédateurs sans foi ni loi. C’est pourtant dans ce monde que nous vivons, où les plus pauvres, les « damnés de la terre », voient leurs libertés de plus en plus menacées et leur survie de plus en plus incertaine ; où les victimes des injustices sociales et les plus démunis sont aussi les premières victimes des injustices environnementales ; où 20% des habitants de la planète consomment 80% de ses ressources. À cause de ces inégalités de plus en plus insupportables, de plus en plus révoltantes, la vulnérabilité du monde prospère et, avec elle, la montée des incertitudes, des peurs, des violences, symboles de la fragilité d’une puissance que nous pensions capable de tout maîtriser.

Ce monde-là est en faillite. Si nous tentons de le préserver tel qu’il est, nous courons tous à notre perte, riches comme pauvres ; l’avenir radieux que nous promettaient les Trente Glorieuses et, aujourd’hui la « croissance verte » – nouveau logo du capitalisme aux abois – virera au cauchemar. On ne peut donc s’accommoder de « bricolages » sur une maison lézardée ou de pansements verts appliqués à un grand corps malade. Le rétablissement d’un monde plus juste pour nos générations et celles qui vont nous suivre est au prix d’une véritable révolution écologique et sociale. C’est bien ce que proposent les écologistes depuis des décennies, derrière des penseurs comme Illich, Ellul, Gorz, Fournier, Charbonneau, Jouvenel, Dumont… Qui se souvient de La Gueule Ouverte, premier journal écologiste français qui, dans la confidentialité militante de l’époque, prônait le modèle de société que nous avons défendu avec succès au cours des dernières élections européennes ? Nous n’avons rien inventé, nous n’avons rien dit d’autre que ce que nous répétons élection après élection, colloque après colloque, débat après débat… Mais, pour la première fois dans notre courte histoire politique, notre imaginaire a rencontré la société. En nous écoutant parler de notre projet, du monde dont nous rêvons pour nos enfants, les Français nous ont dit « chiche ! » et nous ont donné les moyens de peser beaucoup plus fort dans les débats politiques d’aujourd’hui et de demain. Nous devons saisir cette main tendue et nous battre avec les moyens de la démocratie pour que l’écologie ne soit plus considérée comme une figure politique de catégorie B, mais comme un outil de transformation politique et sociale à part entière, au même titre que le socialisme le fut au début du XXe siècle. Il ne s’agit pas de se lancer dans une bataille de concurrence qui serait suicidaire pour toute la gauche française, mais de montrer que la conversion écologique de nos sociétés est le passage obligé vers un monde moins injuste et plus respectueux de son environnement indispensable à la survie des hommes.

Voilà pourquoi les semaines et les mois qui viennent vont être déterminants pour l’avenir de l’écologie politique. Nous devons tenir et tenir encore sur la ligne du rassemblement, ne pas nous laisser emporter par nos petites querelles de chapelle. Chacun sait que le diable niche dans les détails et si nous avions dû en rester là pour la composition des listes aux élections européennes, jamais nous n’aurions pu présenter cette alliance des belles personnes qui, de Dany à Eva, de José à Yannick, de Jean-Paul à Michèle, a conquis les Français. Les Verts ont fait preuve d’une grande intelligence politique à cette occasion, qu’ils ne l’oublient pas au moment des élections régionales ! Nous devons rester les moteurs du rassemblement des écologistes et de tous ceux qui croient en notre projet de société mais qui ne veulent pas entendre parler de parti. C’est à nous, tous ensemble, de définir les contours de ce nouvel objet politique, si nous ne voulons pas qu’il reste dans l’histoire comme un joli météore qui traversa la galaxie politique en ce début d’été 2009 et disparut dans la magma des accords d’appareil. La profondeur de la crise écologique et sociale que nous traversons est telle que nous ne pouvons rater ce rendez-vous avec l’histoire. À nous d’être à la hauteur de cette lourde, mais exaltante, responsabilité.


Discussion

  1. Olivier Bildstein dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec le bilan qui est fait sur la situation actuelle. Le contexte de concurrence mondiale pour les ressources naturelles par les pays les plus riches conduit à l’exploitation permanente des populations des pays les plus pauvres qui disposent de ces mêmes ressources.
    Indépendamment de la question de savoir comment on en est arriver là (je parle autant à l’échelle du millénaire qu’à l’échelle de l’histoire coloniale notamment pour l’Afrique), je me demande comment on peut enclencher une dynamique plus respectueuse des populations et de l’environnement quand les gouvernements eux-mêmes sont impliqués à ce point dans le cercle vicieux politico-financier qui mène à la situation actuelle.
    Je ne conteste pas ici le bilan environnemental qui est fait car, à cet égard, l’exploitation en elle-même devrait être effectuée avec les mêmes normes que si elle s’opérait sur le sol français. Point.
    En ce qui concerne l’aspect social, ça me semble plus difficile d’avancer. Ainsi, j’imagine que pour obtenir les droits d’exploitation de l’uranium au Niger ou du pétrole en Birmanie, les industriels doivent négocier en premier lieu avec le gouvernement, et ce dans un contexte où il ne sont pas les seuls industriels intéressés (USA, Chine…). Des « concessions » sont sans doute nécessaires, en dehors du prix payé pour la ressource, et je ne vois pas comment ils pourraient exiger de quelconque aménagements en faveur des employés, de leur famille, et du reste de la population. Cela ne peut passer que par la négociation d’état à état, avec éventuellement une aide financière spécifique de la France.
    L’état français marche-t-il main dans la main avec l’industriel? Si oui, avancent-ils dans la bonne direction?

  2. Longeot dit :

    On sent visiblement une crainte que la mayonnaise des européennes ne prenne pas pour les régionales. Que ce qui a été une conjonction historique singulière pour faire émerger cette offre politique nationale nouvelle (l’ouverture au delà des cercles militants, via europe écologie) n’existe pas dans nos régions. Qu’il semble improbable, sauf exception, que quelques personnalités, à l’image de ce qu’a été Cohn Bendit au national, émerge dans chacune de nos régions et réussisse à fédérer au delà du petit cercle des militants. Enfin les choses ne sont pas arrêtées, mais on sent poindre cette crainte de retomber dans les luttes de clans et ainsi passer à côté de l’élan créé lors des européennes.
    Alors Noël dit « C’est à nous, tous ensemble, de définir les contours de ce nouvel objet politique ». Belle intention et à laquelle je souscris. Cette injonction contient deux termes qui à eux seuls désignent l’ampleur de la tâche:
    NOUS:
    quel est le contour de ce nous. Qui fait parti du nous et qui n’en fait pas parti? On touche là une question importante d’autant que nous sommes tous d’accord qu’il faut « faire de la politique autrement », Noël dit « Nous devons rester les moteurs du rassemblement des écologistes et de tous ceux qui croient en notre projet de société mais qui ne veulent pas entendre parler de parti ». Mais un moteur ce sont des pièces, une organisation spaciale, un fonctionnement. On ne peut pas seulement dénoncer les formes passées de l’organisation « parti », il faut se mouiller et proposer un semblant d’architecture. La question organisationnelle de notre « mouvement » est à mon sens au coeur de l’avenir de l’écologie politique. On ne peut pas avoir seulement des bonnes intentions.
    TOUS ENSEMBLE,
    c’est le second terme que je voulais pointer. Et montrer là aussi les questions organisationnelles qu’il contient. Le « tous ensemble » dit qu’il faut qu’on arrive à se retrouver tous ensemble. Dans ce désir de rassemblement il y a d’évidence une question centrale de LIEU DE RASSEMBLEMENT, de rencontre, d’identification, de prises de paroles organisées, de recueil du consentement ou de désaccords,etc.. et de niveaux pertinents pour ces rassemblements « tous ensemble ». Je crois que la question du calendrier du « TOUS ENSEMBLE » et des lieux pour ces rencontres périodiques est une question centrale. Bien entendu il y a internet, mais pour faire mouvement il faut aussi des rencontres physiques périodiques et des formes adaptées (ni grand messe, ni convention qui vibre pour telle ou telle personnalité) d’échanges qui arrivent à concilier la consolidation du lien entre nous tous et la contribution réelle de chacun aux orientations et aux choix. Finalement je crois que toutes les périodes politiques passées ont été confrontées à ce même type de question: le lien entre les « militants » (faute de mieux) et ceux qui partagent, soutiennent le mouvement créé. Nous souhaitons ne pas retomber dans les ornières passées, mais en dénonçant globalement la forme « parti », on risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. En reconnaissant cela nous affichons le fait que notre force émergente peut très bien tomber elle aussi dans les ornières du passé. Je suis convaincu comme le dit Noël que « le diable niche dans les détails ». Mais il faut qu’on arrive à bien cerné ce qu’est le diable et ce que sont les détails. Après la période euphorique qu’on vient de vivre, il faut qu’on quitte un peu le terrain des déclarations d’intention, généreuses, pour CONSTRUIRE. Même si cela n’est pas bandant.
    Une idée que je livre: pourquoi ne pas envisager de structurer le « tous ensemble » autour de CONVENTIONS ANNUELLES de l’écologie politique (avec un premier cycle de trois ans), organisées aux niveaux les plus pertinents (bassins de vie, agglomération, réseaux professionnels, etc.. et surtout pas en suivant la carte administrative de notre beau pays jacobin) et dont le contenu devrait concilier
    1/la restitution moderne du travail des élus et militants, 2/l’organisation minutieuse de forums sur les thèmes d’actualité,
    3/l’échange fraternel entre les participants croisé à la culture et à la fête.
    Il faut qu’on donne corps au plus vite à notre volonté de faire mouvement au travers de grands rendez-vous qui doivent être le symbole de notre manière de faire de la politique en « écologie politique ».


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