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Cet article fait partie d'un dossier intitulé « Quelles réponses face à la crise ? » (retrouvez le sommaire en bas de page).


Samedi 13 juin 2009

Une crise financière et… environnementale

par Sandrine Rousseau

La crise que nous connaissons actuellement est souvent présentée soit comme une crise purement financière, soit comme une crise du capitalisme financier. Plusieurs facteurs sont identifiés comme ayant joué un rôle important dans la survenue de la crise : excès d’endettement, spéculation excessive, manque de transparence dans les transactions, développement des nouveaux produits financiers, comportements de rachats d’actions par les grandes entreprises, etc.


Sandrine Rousseau est Maître de conférences en sciences économiques à l’Université Lille1 (CLERSE – UMR 8019) et était cinquième sur la liste Europe Ecologie Nord Ouest

La crise que nous connaissons actuellement est souvent présentée soit comme une crise purement financière, soit de manière toutefois plus rare, comme une crise du capitalisme financier lequel repose sur l’endettement des ménages et l’absence d’intervention d’Etat[1]. Plusieurs facteurs sont identifiés comme ayant joué un rôle important dans la survenue de la crise: excès d’endettement évidemment, spéculation excessive, manque de transparence dans les transactions, développement des nouveaux produits financiers, comportements de rachats d’actions par les grandes entreprises etc. Dans la liste des facteurs d’explication, l’environnement fait figure de grand absent. L’augmentation des matières premières qui précède immédiatement la chute des marchés financiers est soit oubliée, soit rangée dans le pot commun de l’augmentation des marchés financiers dans leur ensemble. Nulle spécificité ne lui est reconnue alors même que c’est précisément cette flambée là des prix (beaucoup plus que toutes les autres) qui a tenu le haut du pavé médiatique dans la période d’avant crise.

Souvenons nous: la hausse du prix du pétrole (lequel a presque doublé en un an), la hausse du prix de toutes les matières premières et particulièrement de celles agricoles nourrissaient les plus grandes inquiétudes. Nous allions manquer de riz, les États producteurs parlaient de créer une OPEP du riz, il y avait des émeutes de la faim dans le monde et en France le magazine UFC Que Choisir s’effrayait du fait que « le prix des produits alimentaires [qui] se sont déchaînés, laissent sur le carreau le pouvoir d’achat ». Le prix de l’essence à la pompe ne cessait lui aussi de grimper et les reportages sur l’impact des budgets des ménages étaient légion.

Précisément ce que pointaient les médias et qui est étonnamment tu par les économistes est l’ensemble des tensions inflationnistes qu’a connu le système économique juste avant l’effondrement des marchés. Ces tensions inflationnistes liées à l’augmentation des prix des matières premières, agricoles et de l’énergie, ont touché en premier lieu les ménages les plus défavorisés puisque ce sont eux qui dépensent la plus grosses partie de leurs revenus dans ces biens, elles ont joué un rôle important dans la survenue de la crise des subprimes, ces crédits accordés aux classes populaires américaines.

Surtout, l’augmentation des prix des biens de première nécessité explique la raison pour laquelle les ménages défavorisés américains ont soudain et ensemble connus des difficultés de remboursement. Si l’on ajoute à cela la hausse des taux d’intérêt directeur pratiqué par la FED pour limiter l’inflation (les crédits subprimes sont des crédits à taux variables) on a là le cocktail explosif à l’origine de la survenue de la crise : augmentation des échéances de prêt et donc pression sur le pouvoir d’achat des ménages précaires, augmentation du prix des biens de première nécessité et impossibilité de subvenir à l’ensemble de leurs charges.

État des lieux de l’augmentation des matières premières, des biens agricoles et de l’énergie

Le pétrole a connu une flambée au cours de l’année 2008. L’évolution de son cours est représenté dans le schéma suivant :

Cours du pétrole brut 1995-2008 en dollars/bl

Cours du pétrole brut 1995-2008 en dollars/bl

Source : observatoire de l’énergie, France.

La hausse du prix du pétrole a été atténué en France dans le prix des énergies payées par les ménages en raison de deux phénomènes complémentaires: notre monnaie, l’euro qui est resté fort durant toute cette période limitant l’impact de la hausse mais aussi l’ensemble des mécanismes visant à lisser les fluctuations de cours des matières premières. La TIPP qui a effectué en partie son rôle de tampon sur le prix de l’essence à la pompe et le mode de calcul du prix du gaz par exemple qui a limité aussi l’augmentation de la facture énergétique pour les ménages. Ainsi alors que le prix du baril de pétrole était multiplié par 7 entre 1996 et 2008, le prix de l’essence à la pompe, en France, n’a lui été multiplié qu’environ par 2 comme le montre le graphique ci-dessous. De tels mécanismes n’ont pas joué le même rôle aux États-Unis, mettant les budgets des ménages sous tension.

Évolution du prix des carburants à la pompe en centimes d'euros

Évolution du prix des carburants à la pompe en centimes d'euros

De manière plus générale, toutes les matières premières et agricoles ont augmenté sensiblement au cours de l’année 2008. Le tableau ci-dessous retrace les variations de prix de quelques grandes matières premières et agricoles au cours de cette année 2008. Certaines ont connu des taux d’augmentation au cours d’une seule année de l’ordre de 76% (c’est le cas du riz) ou de 63% (c’est le cas du maïs). Le RJCRB, un indice synthétique de cours de matières premières, accuse quant à lui une nette hausse de près de 20% sur l’année.

Matière Taux de variation entre
valeur au 1/1/08 et
valeur la plus haute de 2008
Or (NY) + 17%
Aluminium (Londres) + 39%
Cuivre (Londres) + 35%
Pétrole (Londres) + 52%
Gaz naturel (NY) + 74%
Café (Londres) + 45%
Blé (Paris) + 14%
Blé (Chicago) + 40%
Huile de Palme + 39%
Maïs (Chicago) + 63%
Riz (Chicago) + 76%
Colza (Paris) + 18%
Soja (Chicago) + 35%
Pomme de terre + 5%
RJ CRB (NY) + 19%

Source: les échos

Variation du cours de quelques matières premières durant l’année 2008 (1/01/2008 au 01/01/09)

Ces augmentations ont un impact varié sur les budgets des ménages en fonction de la part qu’occupent les dépenses d’énergie et d’alimentation dans les dépenses totales. Or, l’on sait que les ménages les plus défavorisés sont aussi ceux pour qui ces deux postes de dépenses sont les plus lourds. L’inflation, annonciatrice de la crise, a pesé en premier lieu et de manière non négligeable sur les ménages les plus modestes.

Tensions inflationnistes et impact sur les ménages les plus défavorisés

L’enquête budget des ménages révèle qu’en France, les ménages du premier décile (donc ceux dont le revenu est dans les 10% les plus faibles) dépensaient en 2006 17,2% de leurs revenus en alimentation et 25% de leur revenu dans le logement, l’eau, le gaz, l’électricité et autres combustibles. Un tiers du budget de ces ménage est consacré à ces deux postes budgétaires. Pour les ménages du dernier décile en revanche, le poids des denrées alimentaires est de 12,1%, tandis que celui du logement et des consommations afférentes (eau, gaz, électricité, etc.) est de 11%. Ainsi, dix points séparent les deux déciles extrêmes et aux États-Unis, l’écart est encore plus sensible. Sur les simples dépenses de consommations, les ménages du quintile le plus faible, dépensent proportionnellement deux fois plus que ceux du dernier quintile[2]. Ainsi, de manière mathématique l’augmentation des produits alimentaires a été deux fois plus lourde à supporter pour les 20% des ménages aux revenus les plus faibles que pour les 20% aux revenus les plus hauts.

Inflation USA 2000-2009

Inflation USA 2000-2009

Mais là n’est pas le seul élément ayant joué à la hausse de la pression qu’on subi les ménages américains et qui explique les tensions sur le remboursement des crédits subprimes. Pour limiter les risques d’inflation la banque centrale américaine (la FED) a fait jouer l’instrument du taux d’intérêt pour renchérir le crédit et rendre plus attractive l’épargne. Le graphique ci-dessous illustre les variations du taux d’escompte pratiqué par la FED.

Prime Rate FED 1994-2009

Prime Rate FED 1994-2009

Graphique retraçant l’évolution du taux directeur de la FED entre 1994 et 2009. Source: FED

Ce graphique inspire deux remarques. La première concerne la forte baisse de ce taux entre 2001 et 2005, période durant laquelle le crédit aux Etats-Unis a été largement encouragé. La seconde concerne la hausse tout aussi rapide entre 2005 et 2008. Or, les crédits subprimes sont des crédits à taux variables. Ainsi les ménages ayant contracté ces crédits ont subi une hausse de leurs dépenses alimentaires et d’énergie proportionnellement plus importante que celle subie par les ménages les plus aisés mais également une hausse de leurs échéances et cela dans un contexte de stagnation des salaires. Les salaires réels des américains sans diplôme universitaire n’ont en effet pas augmenté depuis les années 1990, ceux de la classe moyenne n’ont que très faiblement augmenté[3]. La croissance américaine s’explique donc par un surcroît d’endettement essentiellement supporté par les classes faibles et moyennes.

Fluctuation des cours : éléments d’explication

Une fois montré que l’augmentation des matières premières, alimentaires et énergétiques a joué un rôle dans la survenue de la crise actuelle, reste à nous interroger sur les raisons pour lesquelles ces matières ont augmenté. Or, deux phénomènes se sont conjugués pour créer cette tendance à la hausse. Le premier est lié à des comportements spéculatifs. Mais cette première explication pend appui sur une seconde: pourquoi les anticipations ont-elles été tournées à la hausse? Elles l’ont été en raison d’une rareté relative de l’offre par rapport à la demande. Plusieurs éléments ont contribué à diminuer de manière relative l’offre tandis que parallèlement la demande ne cessait de croître. La demande a en effet augmenté en raison de la croissance mondiale mais aussi de changements de comportements de certains consommateurs. On notera dans ces éléments, le rôle joué par la consommation de plus en plus importante de protéines animales de la Chine. On estime en effet que la quantité de céréales nécessaire à la production d’un kilo de viande est dix fois supérieur (soit à peu près 10kg). Mais également l’engouement pour l’éthanol alimenté par l’augmentation du prix du pétrole. Ce dernier élément a également eu un effet de substitution des terres agricoles diminuant les terres disponibles à la culture de produits alimentaires. Enfin, alors que l’on commence à connaître les premières tensions du côté de l’offre de pétrole, la demande elle aussi n’a cessé de croître alimentée par la croissance mondiale et particulièrement chinoise.

La crise actuelle est donc une crise de l’endettement, du défaut de régulation publique mais elle est aussi la première crise véritablement écologique que connaît notre système économique. Nous connaissons actuellement en effet la première manifestation de grande ampleur d’une pénurie relative des matières premières et des biens agricoles. Les analystes sauront-ils prendre la mesure de ces phénomènes conjugués ou restera -t-on dans des analyses macroéconomiques trop classiques qui masqueront le rôle de l’environnement et donc duperont sur les possibilités de sortie de crise ? Tel est le défi qui est lancé aux hommes politiques en charge de prendre des mesures: diminuer la pression environnementale n’est pas un luxe superflu, c’est une condition indispensable (mais non suffisante) à la sortie de crise.

Notes

  1. lire J. Gleize et Y. Moulier Boutang, « Une lecture écologiste de la première crise socio-écologique du capitalisme » [remonter]
  2. Duquesne, Matendo, Lebailly (2006), Profiling food consumption: comparaison between, USA and UE. [remonter]
  3. Artus, États-Unis : salaire, endettement, richesse, une vue plus fine des évolutions, Flash Economie, N°503, nov. 2008 [remonter]

Mises à jour du dossier « quelles réponses face à la crise »


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