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Édito du mardi — Mardi 7 septembre 2010

Attention aux contretemps

par Ben Cramer

« Y a un temps pour tout » disait ma grand-mère. En tout cas, s’il y a un mois de l’année durant lequel il serait opportun de ne pas trop traîner sur les plages, c’est bien le mois d’août. S’il y a un moment durant lequel il serait avisé de se mettre en état d’éveil et non de veille, de laisser tomber le refrain un peu débile « Y-a-pas-d’soucis », la version française du « No problem, man ! », la version civile du « circulez, y a rien à voir »… c’est bien le mois qui vient de s’achever.


Loin de moi la moindre volonté de stigmatiser les Aoûtiens. De porter atteinte aux acquis sociaux dont les vacances. D’imposer le travail d’août comme d’autres veulent imposer celui du dimanche. Loin de moi toute attaque en règle à l’encontre des heures dites « creuses », des heures « perdues » (sic), du droit à la paresse qui hélas n’a pas tellement de partisans. Loin de moi l’idée de prôner la conduite de la fourmi plutôt que celle de la cigale. Mais franchement, il s’en passe des choses de par le monde au mois d’août ! Je me demande s’il convient aux vacanciers.

Convenons-en : le mois qui vient de s’écouler a été « riche », comme on dit, en événements. Ce n’est pas seulement la saison des cyclones. Les Russes ont connu leurs incendies ; ceci nous a rappelé la canicule que les médecins avaient zappée. Sans lister les catastrophes humaines, août n’a pas été de tout repos pour tous ceux et toutes celles qu’on a expulsé-e-s.

Bien sûr il ne faudrait pas exagérer. Août n’a pas le monopole du désastre. Tchernobyl c’était au mois d’avril, la pire des marées noires s’est produite pendant la première guerre du Golfe en janvier. Tous les sous-marins nucléaires ne s’abîment pas en août (Le Koursk le 12 août 2000, le SNA Le Rubis le 17 août 1993). Les coups d’État ne sont pas tous programmés en août même si celui qui a failli faire valser Gorbatchev en août 1991 m’avait secoué. Même si la normalisation à Prague en 68, après le printemps eut lieu un 21… août.

Moscou, août 2010.

Moscou, août 2010.

De toute façon, on me rétorquera que les « puissants » ont justement prévu de s’activer quand les « petits » vont voir ailleurs. On raille le maire de Moscou qui est en vacances au moment où la capitale russe est asphyxiée par les fumées des flammes, mais ne nous moquons pas trop vite : ici, nombre de défenseurs des droits de l’homme sont aux abonnés absents, à l’instar des médecins qui s’étaient délocalisés durant la canicule. C’est dur d’organiser une manif à Paris entre République et Bastille en plein mois d’août, quand les fronts sont désertés.

La morale de cette histoire ? On baigne trop souvent dans des contretemps insensés.

Prenons la politique extérieure avec le rapprochement France-OTAN. Nos dirigeants ont tenu à revenir au bercail atlantique. Le retour au commandement militaire intégré, très exactement. Quand ? Au moment où l’OTAN qui a perdu sa raison d’être, va au devant d’une défaite politico-militaire en Afghanistan. C’est un peu comme si l’Albanie voulait rejoindre la Yougoslavie après le conflit au Kosovo.

Prenons la marine. L’ensemble de la composante des sous-marins nucléaires français a disposé de la capacité de « frapper » Moscou en février 1993 soit 3 ans après l’effondrement du Mur de Berlin.

Prenons un autre exemple de mauvais timing : le service militaire. Il n’existe plus. Même si cela coûtait moins cher au contribuable, il a été remplacé par une armée de métier, des professionnels super-entraînés. Bravo : c’est le type d’armée dont la France aurait eu besoin du temps de la guerre froide pour faire face à 54 000 chars d’assaut (même des T-54 un peu rustiques), là aussi, quel timing !

Quand il y a crise alimentaire en Afrique, on s’aperçoit que les politiques d’aide au développement ont négligé l’aide à l’agriculture.

Pour la politique d’immigration, on est dans le même type de décalages absurdes. Les contretemps produisent en fin de compte du n’importe-quoi. Voici peut-être pourquoi en France en 2010, s’il n’y a pas de ministère des situations d’urgence comme en Russie, c’est parce qu’il été absorbé (en août ?) par le Ministère de l’Intérieur.

Il y a fort à parier que les casques verts, dont on parle depuis 1991, seront mis en place quand les catastrophes ne seront plus naturelles du tout. Ou bien quand le vert ne sera plus associé à l’écologie — par exemple.


Discussion

  1. nadine viala dit :

    Et oui! Le contretemps est un des symptômes de notre espèce, pauvre humanité « éduquée » dans la schizophrénie, la main droite ignorant ce que fait la main gauche, conditionnée à désirer et acheter les derniers gadgets sortis tout en sachant que leur production met à mal l’équilibre de notre planète et exploite les plus pauvres pour améliorer les prix à l’achat. Mais ce n’est pas grave! Nous pourrons toujours commander et faire livrer lait, fruits etc. via Internet à des pays moins regardant sur les conditions sociales et environnementales, mais pratiquant des coûts plus avantageux! Et transformer nos campagnes en musée ou en résidences touristiques! Pour les Aoûtiens, justement!
    …oh, mais…on me dit que ça existe déjà!
    Je retarde! Vive le progrès!

  2. nadine viala dit :

    Comme l’écrivait déjà Bossuet (1627-1704) sans recours à l’ »expertise » psychiatrique:
    « Nous sommes des créatures qui nous affligeons des conséquences dont nous continuons à adorer les causes. »
    Qui peut prétendre que nous avons atteint « l’âge de raison » ?!!!


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