Livres et Revues — Mercredi 2 juin 2010
L’écologie du noir
Voilà un livre singulier. Ou, plutôt, voilà un livre « au singulier » tellement il semble refléter la personnalité de son auteure. Depuis une quarantaine d’années, Annie Le Brun suit les lignes de fuite de la liberté de pensée qu’elle a choisies et vagabonde sur des territoires d’une intelligence oubliée. Avec « Si rien avait une forme, ce serait cela », elle reprend plusieurs thèmes qu’elle a travaillés précédemment, et nous offre non pas une simple mise en cohérence mais plutôt une mise en résonance de ses réflexions précédentes. Approfondissant son brillant travail sur les œuvres de Sade (« Soudain un bloc d’abîme, Sade ») ou le roman « gothique » (« Les Châteaux de la subversion »), Annie Le Brun développe ici son concept de noir, cette béance que nous portons toutes et tous au creux de nos intériorités et qui ouvre vers notre part d’inhumanité.

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Paris, Gallimard, 2010.
Le divin Marquis est évidemment le meilleur guide pour nous faire approcher cette dimension de l’intériorité humaine, mais l’ouvrage s’attache à montrer que d’autres ont également trouvé ce chemin vers la « sauvagerie » au cœur de l’humanité. Mais, et c’est tout le propos de ce nouveau livre, Annie Le Brun souligne combien toute la culture occidentale, au moins depuis le traumatisme du tremblement de terre de Lisbonne de 1755, n’a eu de cesse d’occulter ce noir, de l’édulcorer et de nier sa radicalité. Dans des pages brillantes, l’auteure montre comment Hegel aperçoit le noir au fond des yeux de chaque humain mais, finalement, s’en détourne et élabore un subtil concept de négativité capable de se changer en positivité. C’est l’histoire de cette substitution qu’Annie Le Brun esquisse dans cet essai.
Cette histoire est évidemment passionnante, et le subtil démontage de quelques idoles de la modernité (Blanchot, Heidegger, Hölderling…) que pratique Annie Le Brun est plus que revigorant, mais ce qui nous intéressera surtout ici c’est la façon dont l’auteure articule cette critique dans le champ culturel avec une critique plus générale de l’imaginaire occidental. Car ce qui occulte le noir en art, c’est la raison technicienne, la même qui est au fondement de toute la pensée « progressiste ». Cette raison technicienne est l’élément structurant du débat entre les Anciens et les Modernes mais, pour Annie Le Brun, ce débat est tronqué. Il doit être complexifié en réintroduisant un troisième terme : les Sauvages. Car si le noir ouvre bien une porte, c’est celle de la sauvagerie au sens d’une sortie de la pure raison au profit d’un retour de la sensibilité. Cette sensibilité critique, cette réconciliation avec la vie en ce qu’elle a « d’insensée », s’est exprimée de nombreuses fois au cours de l’histoire de la pensée occidentale mais elle a toujours été occultée par la raison technicienne et sa perpétuelle recherche de sens. Et nous payons aujourd’hui le prix de cette occultation.
« Alors pourquoi, jusqu’à aujourd’hui, continue-t-on de faire comme si “rien” ne s’était opposé au cynisme de la raison technicienne ? Pourquoi, alors même que notre époque commence à voir dans quelle prison imaginaire le progressisme technologique nous détient depuis si longtemps, continue-t-on d’ignorer, proches ou lointaines, les forêts de signes, les mines de lumière et les jungles de rêves d’où, depuis toujours, l’insoumission sensible imagine les plus folles évasions ? » (p. 107).
Avec ses concepts de noir, de sauvagerie et de sensibilité critique, c’est bien à une urgente décolonisation de notre imaginaire qu’Annie Le Brun nous invite. Travaillant au plus profond de la matière de nos représentations collectives, elle ouvre des perspectives d’une sortie de notre modernité qui éviterait d’être une régression. Laisser de nouveau s’exprimer la part sauvage de l’humanité, ce n’est évidement pas retourner à une forme archaïque de barbarie. C’est, au contraire, quitter la barbarie moderne pour cultiver, éduquer et affiner sa sensibilité aux autres et au monde. C’est redonner la place qu’ils méritent aux signes qui échappent à la raison mais font vivre l’imagination. C’est libérer la culture de l’emprise de la technique et combler le fossé que la raison a creusé entre l’humanité et la vie. En ce sens, le dernier ouvrage d’Annie Le Brun est vraiment un grand livre d’écologie intellectuelle.


