Édito du mardi — Mardi 1 juin 2010
Des dépenses publiques qui plombent vraiment
Le sujet a été effleuré avec la faillite grecque. À ce propos, Alain Lamassoure, qui préside la commission des budgets du Parlement européen, déclarait le 10 mai : « Nous devrions cesser le gaspillage énorme que nous faisons dans le domaine militaire ; nous n’avons plus d’ennemis mais nous finançons 27 armées et 2 millions d’hommes sous l’uniforme ». Le sujet est suffisamment escamoté pour qu’on s’y arrête. Objectif : revoir à la baisse les capacités de défense (militaire) sans compromettre le niveau de vie du citoyen, ni sa sécurité.

BrickCon, Seattle, 2008.
BrickArms Army, photo © ratty2austin (Flickr).
Les taxations sur les systèmes d’armes
Au-delà des bricolages, des hausses de TVA, de la réduction des salaires des fonctionnaires, que faire ? À quel contribuable va-t-on faire croire que régler le déficit de l’État passe par l’allongement de la retraite ? Cette économie (1 milliard d’euros) représente moins de la moitié du coût d’une centrale de 3e génération ou EPR, la moitié des dépenses spatiales de défense (pour 2008), et 3 fois moins que le coût d’un sous-marin nucléaire de nouvelle génération. On reparle de taxations sur les transactions financières, comme à l’époque du sommet d’Évian de 2003 lorsque le réseau ATTAC proliférait et ouvrait des antennes de par le monde. Mais puisqu’une taxation sur le trafic illégal des armes (de petit calibre) n’a accouché que d’une taxe sur …les billets d’avions, autant prendre les devants et prôner une taxation des productions d’armements. Le fonds ainsi créé pourrait pallier aux retombées d’une halte à la croissance qui frapperait le complexe militaro-scientifique déchaîné et consoler les amoureux des commissions occultes style Karachi. Autre perspective : le plafonnement des dépenses militaires. Qu’il soit ou non inscrit dans la Constitution, peu importe. Il est appliqué dans un pays comme le Japon et limité à 1 % (depuis 1967).
Les Détournement de fonds inavoués
La hantise d’une croissance exponentielle des dépenses militaires, un secteur aussi peu transparent que celui des stupéfiants et qui est considéré comme « sacré », donc au-delà de toute retouche…ou toute remise en question, mérite la vigilance de tous les instants. D’ailleurs, dès l’avènement de l’ONU, l’article 26 de la Charte invitait déjà les États à « ne détourner vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde ». Au nom du maintien de la paix et de la sécurité. Cette conception de la sécurité n’est pas politiquement correcte à Athènes ou Paris, et pourtant, la sécurité englobe la prévention des faillites, des séismes qu’on aurait de la peine à colmater avec quelques 27 millions d’euros débloqués par Bruxelles pour célébrer l’année 2010, année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. La sécurité non maîtrisée aboutit à des tragédies que l’Europe a eu le temps d’oublier, ou d’exporter, avec son lot d’émeutes et de bains de sang.
Les militaires au secours du social
Plutôt que de soutenir des monnaies avec des mesures cosmétiques et d’autres béquilles bancaires, pourquoi ne pas investir dans une politique sociale ? Qu’est ce qu’on attend ? Ironie de l’histoire, cette démarche en faveur d’un fonds social va être audible à partir du moment où elle sera préconisée par les forces armées elles-mêmes. Ceux qui vont plaider le mieux le feront tout simplement au nom de la sécurité. Eh oui. Les sceptiques feront valoir que les militaires ne sont pas plus vertueux que d’autres catégories professionnelles ; ils ajouteront (sous forme de boutade ?) que les militaires ne sont pas formatés pour voir en chaque spéculateur et autre trader un « terroriste » potentiel, susceptible de porter atteinte aux « intérêts vitaux » de telle ou telle nation. Toutefois, sur « les 2 millions d’hommes (et de femmes) sous uniforme » (dixit Lamassoure), un certain nombre d’entre eux pourraient bien se dire qu’ils n’ont pas obligation, ni vocation à en découdre et dégainer leur armes, demain, sur des foules désarmées manifestant leur ras-le-bol.
Les remarques de M. Lamassoure ne sont pas dénuées de fondement, malgré les omissions, notamment sur les dépenses nucléaires qui ont plombé le budget de la France dans les domaines tels que l’enseignement, la recherche civile et la santé (avec 50 % du budget de la défense dans les années 60). En effet, dépenser 220 milliards quand on n’a plus d’ennemi, c’est un peu jeter l’argent par les fenêtres. Un peu beaucoup. Mais enfin, dans la cacophonie ambiante des donneurs de leçons, les uns élèveront la voix pour désigner et dénoncer le gaspillage des autres, soit en pariant sur des restructurations qui rentabiliseront les destructions, soit en misant sur la privatisation du service (public) de la sécurité ; d’autres se chargeront de ‘nous’ dénicher de nouveaux ennemis[1], à la fois pour justifier les dépenses dites incompressibles et pour dénaturer les activités militaires en les assimilant à des opérations de pacification policière.
Tout, tout sera tenté et argumenté, plutôt que de sanctionner les États qui vivent au-dessus de leurs moyens militaires.
Notes
- « L’existence d’une menace extérieure à laquelle il est ajouté foi est, par conséquent, essentielle à la cohésion sociale aussi bien qu’à l’acceptation d’une autorité politique », de J.K. Galbraith dans La Paix Indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres, ed. Calmann-Lévy, Paris, 1968. [remonter]



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