Édito du mardi — Mardi 25 mai 2010
Claude Allègre n’existe pas
Certains et certaines se souviennent peut-être d’un ministre nommé Claude Allègre qui entama, au sein d’un gouvernement se revendiquant de la gauche, la casse de la recherche publique que les ministres de droite qui lui ont succédé ont terminée. D’autres se souviennent aussi peut-être d’un scientifique nommé Claude Allègre, dont les travaux sur des sujets complexes lui valaient le respect des autres spécialistes de ces sujets complexes. Ce Monsieur Allègre a disparu de l’espace public un soir de 21 avril lorsque celui qui l’avait porté à la lumière se suicida politiquement.
Mais, depuis quelques temps, un avatar de Claude Allègre hante les médias. Ce Claude Allègre-là est comme ces « peoples » qui ont remplacé les artistes, comme ces éditorialistes qui ont remplacé les intellectuel-le-s, comme ces « vrais gens » qui ont remplacé les citoyen-ne-s : un artéfact construit par et pour la société de communication dans laquelle nous vivons, pour et par l’ordre politico-économique que nous subissons. Il n’existe pas en tant que tel, il est simplement le nom que les « journalistes » donnent à une fonction dont ils et elles ont besoin pour faire tourner la méga-machine à mots et à images. Claude Allègre est le nom de la fonction « climato-sceptique » dont cette presse a besoin pour continuer à alimenter son unique moteur, la polémique.
Cette perpétuelle polémique stérile et qu’on essaye de nous vendre comme la forme moderne du débat objectif ressemble de plus en plus tristement au célèbre mot de Godard : « l’objectivité, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Pour réduire un débat aussi complexe que celui de l’évolution du climat à une polémique assimilable par la méga-machine à mots et à images, l’avatar de Claude Allègre est indispensable. Jouant de bonne grâce le rôle du dissident, ce Claude Allègre qui n’a que la dénonciation du conformisme à la bouche contribue au maintien de l’ordre idéologique qui fait vivre la méga-machine. Claude Allègre n’existe pas, il est simplement le nom d’une fonction médiatique et politique.
Alors quand un petit journal fait son travail, quand il dit simplement que le roi est nu et non paré des plus beaux atours, quand ce petit journal risque de faire comprendre que l’artéfact n’est pas l’homme politique et le scientifique qui s’appelait Claude Allègre, la méga-machine fait le dos rond et ne dit rien. Surtout ne pas gâcher un si bel avatar qu’on a pris tant de temps à construire collectivement et qui est nous est tellement utile. Ce n’est pas une bonne polémique médiatique, on laisse à la justice le sale boulot de faire vite taire ce vilain petit journal et on évite d’ébruiter tout ça. Qu’importe que le petit journal soit mis en péril économiquement par la colère du pseudo Claude Allègre : l’essentiel est de préserver le fonctionnement de la méga-machine à mots et à images. Tant pis pour les idées et tant pis pour les journalistes libres : surtout, continuons à protéger les artéfacts utiles et à vendre des polémiques inoffensives !


