Samedi 23 mai 2009
Une lecture écologiste de la crise, la première crise socio-écologique du capitalisme
L’étincelle de la crise
Le retournement de la croissance américaine en 2007 a poussé à la hausse les taux d’intérêt, aggravant la précarité des ménages, provoquant de nombreux défauts de paiement, l’insolvabilité des débiteurs et par ricochet un besoin de refinancement des banques. Cela a amplifié la crise du bâtiment et de l’immobilier (la hausse des saisies augmentant l’offre immobilière dans un contexte de demande déprimée).
Avec le système des subprimes (crédits immobiliers aux ménages les plus pauvres), les créances avaient été titrisées (transformées en titres financiers), pour mutualiser les risques tout en préservant des rendements élevés pour les institutions financières et les hedges funds. Mais cette dilution des créances a, au lieu de mutualiser les risques, provoqué une augmentation de l’incertitude et paralysé les acteurs financiers et le refinancement interbancaire, mettant en difficultés des établissements bancaires. Cette complexification des marchés financiers a provoqué une diffusion du risque jusqu’à devenir un risque systémique par contagion à d’autres segments de marchés financiers et d’autres pays.
Les banques centrales ont, depuis le début de la crise, joué leur rôle de prêteur de dernier ressort pour garantir la viabilité du système bancaire en intervenant sur les marchés monétaires, contrairement à 1929. Mais depuis le déclenchement de la crise, au mois d’août 2007, les dépréciations d’actif s’accumulent. La dernière évaluation par le FMI est de 4 054 milliards de dollars, soit 4 fois plus que sa prévision de l’année dernière !
La crise de liquidité est devenue une crise de solvabilité : l’insolvabilité initiale des ménages américains a contaminé le secteur bancaire et financier mondial. Tel un jeu de domino, les dettes des uns sont les créances des autres. La faillite de l’un et le non remboursement de l’un entraîne la faillite de l’autre. La valeur du patrimoine et le niveau de revenu des agents étaient insuffisants pour faire face au volume des dettes et aux échéances de remboursement.
Pour la première fois depuis 1929, la Réserve fédérale américaine a recapitalisé des banques et des institutions financières pour effacer leurs dettes, jusqu’à son refus de le faire le 15 septembre 2008 pour la banque d’affaire Lehman Brothers. Ce refus a accéléré la crise financière, obligeant la Banque fédérale et le Trésor nord-américains à intervenir massivement pour sauver le premier assureur américain AIG et de nombreuses banques régionales, ainsi que l’Europe à sauver de nombreuses banques, tel Fortis.
Toutes ces politiques de soutien monétaire sont vaines, car nos sociétés sont confrontées à une crise de régulation économique depuis 40 ans. Cette crise est telle qu’aucune banque n’est capable de prévoir le montant des pertes à venir. Elle s’est rapidement doublée d’une récession économique, amplifiée par la financiarisation des compartiments les plus matériels de l’économie (construction automobile, grande distribution, bâtiment…).
Toutes les mesures de politiques économiques (programmes classiques de soutien à l’activité) échouent les unes après les autres. La récession se transforme en dépression impressionnante (moins 6 % du PIB américain en un an, du jamais vu depuis 40 ans) car aucune réponse n’a été apportée aux deux autres dimensions fondamentales de la crise : la dimension écologique — qui implique des mesures structurelles pour changer totalement le rythme, mais surtout la nature de la production, sous peine de voir la planète terre exploser —, et le développement de la production immatérielle, impliquant une quantité croissante de travail gratuit, précaire ou invisible.
L’étincelle initiale bénéficiait d’un terrain propice pour se propager
Le régime fordien de croissance d’après-guerre est en crise depuis la fin des années 60 et la croissance n’a pu se poursuivre que par un changement de moteur de la croissance, reposant désormais plus sur les industries de services, sur le capitalisme cognitif dans les pays occidentaux et sur la salarisation industrielle de plus de 400 millions de personnes dans les pays émergents.
« L’hyper-endettement des ménages […] est responsable de 1,5% de la croissance américaine… »
Ce passage à une économie post-fordiste, flexible, globalisée n’a pu se faire que par une mutation de la finance. La croissance mondiale rapide qui permettait de masquer le caractère très inégalitaire de ce modèle a du s’attacher de nouvelles classes moyennes qu’on a appelé la creative class, fondée sur une hyperconsommation (la consommation interne des États-Unis représentait 73 % de son PIB) et un endettement croissant des ménages et de l’État reposant sur des crédits revolving et des crédits hypothécaires. L’hyper-endettement des ménages américains dans le secteur immobilier est responsable de 1,5 % de la croissance américaine. Cela a assuré sur le plan macro-économique le financement à crédit de la première puissance économique mondiale, les États-Unis, locomotive de la croissance mondiale (28 % du PIB mondial).
Une économie financiarisée de contrôle social
Ce modèle d’économie d’endettement s’est étendu à la plupart des États. Nous sommes ainsi parvenu à la veille de la crise en 2007 au besoin pour l’ensemble des États de la planète de trouver 29 000 milliards de dollars de financement auprès des capitaux privés. Le système de l’économie de marché financiarisée et mondialisée trouve ainsi sa nécessité structurelle.
La dérégulation néolibérale, y compris les paradis fiscaux, les places off shore dont la plupart des grandes puissances économiques sont dotées, a été organisée, planifiée, imposée à des opinions publiques souvent rétives dans les couches populaires qui en voyaient la signification en terme de privatisation des services publics, de transformation de droits publics à la protection sociale, en dettes privées.
Ainsi, une part du revenu des agents économiques (actifs comme inactifs) a été déconnecté de façon croissante des salaires. Le placement de l’épargne dans des systèmes de protection sociale par capitalisation, donc dans ces produits financiers à haut rendement, et la constitution de portefeuille d’actions et d’obligations a compensé pour les classes moyennes le déclin des salaires. Le revenu de 57 % des américains dépendaient à la veille de la crise, de ce type de placement.
Un programme d’accès à la propriété de son logement visant à transformer 80 % de la population en propriétaires a été menée au Royaume-Uni, aux États-Unis et poursuivi là où il était déjà bien avancé (France, Espagne). L’accès au logement favorisant la spéculation immobilière est devenu un amplificateur de ce programme.
« La montée phénoménale de l’endettement privé est devenu le système de contrôle de la population… »
Ce n’était plus seulement les classes moyennes, disposant d’un emploi et d’un minimum d’apport en épargne préalable, c’était la partie supérieure des pauvres, les travailleurs pauvres qui a été inclus avec les crédits subprimes. La transformation généralisée des droits en dette a ainsi nourri continuellement l’expansion de la finance de marché qui s’est trouvée investi progressivement de nombre de fonctions assurées auparavant par la détention de droits sociaux organisés et garantis par l’État. L’effet dévastateur de la crise des crédits hypothécaires est dû à l’étendue même de la pénétration de la financiarisation privée dans tous les secteurs de la gestion des populations. La montée phénoménale de l’endettement privé est devenu le système de contrôle de la population, en particulier du travail précaire, flexible. Elle a reposé, non seulement aux États-Unis mais dans tous les États à des degrés divers et davantage dans ceux qui étaient le plus ouverts à la mondialisation, sur une croissance régulière de la dette publique, particulièrement lorsqu’on prend en compte les collectivités territoriales.
La prochaine étape : la faillite d’un pays
Aujourd’hui, par exemple, la dette américaine à la fois privée et publique détenue par l’étranger dépasse 12 250 milliards de dollars. C’est un peu moins que le PIB annuel de ce pays. Ce n’est pas la première fois que les EU se trouvent surendettés, mais cette fois-ci, les créanciers, dont le premier la Chine et le second le Japon, ne vont plus pouvoir accepter de subir une dévaluation de leurs créances du fait de celle du dollar. La consommation américaine était rendue possible par les exportations chinoises et japonaises, alimentant la croissance des trois pays qui permettait aux américains de maintenir leur mode de vie, à la Chine de maintenir un taux de croissance indispensable pour éviter une explosion sociale en donnant du travail à une population active croissante et au Japon de faire face à une baisse de sa consommation interne compte tenu de la baisse de sa population.
Sur le plan financier, les dollars du déficit commercial américain sont réinjectés aux EU en achat de bons du Trésor et autres titres financiers américains. Aujourd’hui, le Japon et la Chine risquent de stopper leurs investissements aux EU, réduire leurs créances détenues en dollar et ainsi arrêter de réinjecter les dollars accumulés suite aux déficits commerciaux et budgétaires américains. La faillite des EU n’est pas encore à l’ordre du jour, compte tenu de son poids dans la production mondiale et du statut du dollar comme étalon monétaire international, mais la nécessité pour les EU de financer leur croissance par l’achat de bons du trésor par l’étranger explique les voyages de Hillary Clinton au Japon et en Chine.
D’autres pays risquent d’avoir moins de chance. L’Islande n’a échappé à la faillite que grâce à une aide exceptionnelle du FMI ; la première fois, pour un pays européen, depuis 1974. Aujourd’hui, ce sont les pays d’Europe centrale et baltes qui sont les plus en difficultés. Leurs monnaies ont subi des dévaluations très importantes. Ces pays, qui ont pratiqué des politiques de dumping social et fiscal, ne bénéficiant pas de l’euro, sont aujourd’hui rattrapés par la crise et par leurs retards de développement. Contrairement aux pays méditerranéens et à l’Irlande qui ont bénéficié d’importants transferts financiers de l’UE pour permettre un rattrapage de leurs économies lors de leur entrée dans l’UE, les pays d’Europe centrale et de l’Est n’ont pas bénéficié de cette aide. Et les pays riches de l’UE se refusent toujours à financer ce rattrapage, préférant laisser faire le marché.
Une crise du régime de production
A ce problème de financement de la croissance, s’ajoute une crise interne du régime de production , symbolisé par celle du secteur automobile. Ce régime de croissance était basé sur le compromis fordien, c’est-à-dire l’échange d’un pouvoir d’achat par augmentation des salaires contre une croissance de la productivité du travail et une « pacification » des relations salariales. Ce compromis a permis un rythme soutenu de consommation permettant d’écouler la production. Cette production était taylorisée. La concurrence internationale des produits nationaux était faible, d’où une faible contrainte extérieure. L’État intervenait comme stabilisateur de la croissance à travers son action budgétaire contra-cyclique ou à travers sa fonction d’État-providence — de protection des citoyen-ne-s contre les risques de chômage, de maladie, d’accident du travail, d’assurance d’un revenu durant la retraite — et le crédit bancaire était facile à obtenir.
Comme l’a montré André Gorz, l’informatisation et la robotisation ont mis à mal ce compromis, en permettant de produire beaucoup plus avec beaucoup moins de travail. La production, l’emploi et les salaires (de tous) n’augmentent plus simultanément. Aujourd’hui, les gains de productivité du capital provoquent une baisse des coûts de production et donc des prix de vente des produits manufacturés, entraînant celle des profits et une course accélérée à la réduction des coûts, à de nombreux licenciements ou des délocalisations.
L’investissement productif devient de moins en moins rentable, amplifié en cela par la hausse du prix des matières premières (et donc des coûts de production incompressibles). Nous avons assisté insidieusement à une augmentation des arbitrages au bénéfice des investissements financiers et des acquisitions externes d’entreprises au cours des années 80 et 90. Avant la crise, le total des actifs financiers représentait 3 à 4 fois le PIB mondial, générant « une immense bulle spéculative au cœur même du système industriel ».
À ce déséquilibre capital industriel/capital financier s’ajoute aussi un déséquilibre entre classes sociales, une paupérisation croissante des populations ne bénéficiant plus du compromis fordien. Aujourd’hui, la croissance repose sur moins de personnes, ce qui provoque inéluctablement des tensions sociales tant entre les pays qu’à l’intérieur de chacun d’entre eux. Et l’entrée en récession va amplifier les inégalités et les tensions sociales.
Loin d’être responsable de la crise, les crédits subprimes étaient une condition du maintien de la croissance de la consommation américaine à crédit, fondée sur une hausse continue de la valeur du patrimoine des ménages. Il a un temps symbolisé le compromis néolibéral qui s’était substitué au compromis fordien : l’acceptation d’une compression de la part des salaires dans la valeur ajoutée produite contre un accès facilité à la propriété et à la consommation. Mais aujourd’hui, ces deux compromis sont confrontés à la crise écologique.
Crise économique, crise écologique
« chose inédite dans l’histoire de l’humanité, le monde se trouve confronté à l’épuisement de ses ressources naturelles… »
Une sortie de crise pourrait être envisagée avec la montée en puissance de la Chine et de l’Inde comme nouveaux moteurs de la croissance mondiale. Mais, chose inédite dans l’histoire de l’humanité, le monde se trouve confronté à l’épuisement de ses ressources naturelles, confirmée par leur hausse de prix continue, révélatrice d’une insuffisance de l’offre vis-à-vis de la demande. Cela s’ajoute à la crise climatique, due aux concentrations de gaz à effet de serre. Cette crise provoque une baisse des rendements agricoles et de la production, donc une hausse des prix des denrées agricoles (hausse amplifiée par la réduction des terres arables à cause de l’étalement urbain et d’une politique en faveur des agrocarburants). Des émeutes ont eu lieu en Afrique ou en Asie, suite à des hausses de produits de base comme le riz. Mais cette inflation n’ayant pas une origine monétaire, elle ne peut être combattue par une politique monétaire restrictive. Une relance keynésienne classique par la hausse de la consommation n’est plus possible comme durant les trente glorieuses, car cette croissance, prédatrice en ressources naturelles, entraîne des tensions sur l’ensemble des marchés de matières premières, amplifiées par les marchés financiers de produits dérivés.
De même, l’effet rebond (augmentation de consommation liée à l’amélioration d’une technologie) amplifie ce phénomène. La globalisation des modèles de production et de consommation font qu’aujourd’hui la croissance des uns ne peut être compensée que par l’exploitation des autres. Le seul critère pertinent, l’empreinte écologique, montre aujourd’hui qu’il faudrait trois planètes pour généraliser le mode de consommation français ou six planètes pour celui des États-Unis. Actuellement, l’entrée en récession réduit la demande des matières premières et une baisse de leurs prix, mais toute politique de relance se trouvera confronté à leur rareté effective.
Cette crise n’est pas un simple problème de moralité, même si les inégalités se rapprochent des niveaux du XIXe siècle. Elle n’est pas l’unique conséquence des politiques libérales. Elle est surtout la conséquence du productivisme effréné de nos économies qui mène simultanément à la crise financière et aux crises écologiques.
Une véritable politique structurelle mondiale — au minimum européenne — est indispensable pour éviter les effets rétroactifs des différentes sorties de crise.
Il faut modifier le modèle productif pour réduire la prédation des ressources de la planète, passer d’une production majoritairement matérielle à une production majoritairement immatérielle, mais il faut aussi modifier les rapports sociaux. L’écologie politique fait priorité d’une réforme de politique de transformation sociale et écologique à travers une vision territoriale (respect des écosystèmes, relocalisation des productions/consommations), la substitution de la logique concurrentielle de l’économie marchande par celle, coopérative, de l’économie sociale et solidaire. Elle propose la création d’un nouveau compromis social à travers l’instauration de revenu social garanti, un meilleur partage du temps de travail, et l’introduction de monnaies de proximité non thésaurisables, la prise en compte des réfugiés climatiques…
Nous devons à l’échelle européenne faire des politiques d’investissement ciblés et un emprunt massif de 1 000 milliards d’euros, mettre en œuvre des régulations financières et institutionnelles sortant de la logique libérale, revoir la logique des relations Nord/Sud…
Aujourd’hui, l’humanité se trouve confrontée à une question politique majeure, exprimée par André Gorz dans son dernier article très clairvoyant sur le devenir de nos sociétés :
« La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »[1]
Notes
- André Gorz, Le travail dans la sortie du capitalisme, alias La sortie du capitalisme a déjà commencé, publié dans EcoRev’, 28, novembre 2007 [remonter]



[...] J. Gleize et Y. Moulier Boutang, « Une lecture écologiste de la première crise socio-écologique du capitalisme » [...]
[...] la première crise socio-écologique du capitalisme », accessible sur le site des Verts, et aussi sur ecolosphere.net [...]