Tribune — Vendredi 11 décembre 2009
Ne pas oublier le méthane
Chacun a bien conscience que la somme potentielle des efforts affichés par les uns et les autres à Copenhague reste loin d’être à la hauteur des enjeux à l’horizon de 2020.
Pour les négociateurs qui depuis plus de dix ans n’entendent parler pratiquement que du gaz carbonique, parvenir rapidement à un accord très ambitieux de réduction ou de constitution de puits de CO2 relève d’un exploit que tout le monde souhaite mais dont chacun reconnaît la difficulté. Le sentiment d’urgence que provoque la proximité de l’échéance (2020–2030) dramatise encore la situation.
Mais c’est justement la proximité de cette échéance qui permet de mettre en évidence une marge de manœuvre supplémentaire, jusqu’ici largement négligée : il s’agit du méthane (CH4), le second gaz émis par les activités humaines, loin derrière le CO2, au niveau de 350 millions de tonnes par an. Ce gaz est beaucoup plus puissant que le CO2 en termes d’effet de serre, mais, après son émission, sa durée de présence dans l’atmosphère est beaucoup plus brève que celle du CO2.
Depuis Kyoto, les émissions de méthane sont comptabilisées à travers son « potentiel de réchauffement global » (PRG) par rapport au CO2 sur une durée de cent ans, avec une valeur de 21. Ce coefficient traduit le fait que l’émission de 1 kg de méthane en 2009 est équivalente en termes d’effet sur le climat à l’horizon de 2109 à celle de 21 kg de CO2 émis en 2009. On dit que 1 kg de méthane « vaut » 21 kg équivalent CO2 (kgeq CO2).
Mais si l’on s’intéresse à l’horizon de 2035 par exemple, une réduction pérenne des émissions de 1 kg de CH4 « vaut » celle d’environ 80 kg de CO2. S’il y a urgence à agir, il devient donc fondamental d’engager des politiques ambitieuses de réduction des émissions de méthane, en plus de celles du CO2. Ce n’est manifestement pas le cas aujourd’hui.
Serait-ce qu’il n’y a pas de grain à moudre ? C’est l’opinion la plus répandue : les émissions de méthane seraient essentiellement dues, entend-on souvent, aux « pets des vaches » et à la culture du riz. Pas possible dans ces conditions de faire grand-chose sans affamer les pays du Sud ou imposer à toute la planète un régime végétarien. C’est grossièrement inexact.
En fait, la plus grosse part des émissions de méthane provient du secteur de l’énergie et du traitement des déchets : grisou des mines, fuites de gaz des systèmes pétroliers et gaziers, décharges d’ordures ménagères ou industrielles, boues d’épuration de l’eau, lisiers et fumiers. Et là, les potentiels de réduction à bon marché des émissions sont importants. Dans une récente publication qui confirme un rapport à l’Agence française de développement de 2008, le Consensus Center sur le climat de Copenhague montre que 100 millions de tonnes de CH4, soit 2 milliards de tonnes d’équivalent CO2 pourraient être récupérées à court terme et le plus souvent valorisées, dans ces derniers secteurs pour un coût moyen de 19 euros/teq CO2. Bien plus, à l’horizon de 2020, une telle suppression serait équivalente à celle de 10 milliards de tonnes d’émissions de CO2, près de 20 % des émissions totales.
Toutes les parties y ont intérêt : les pays industrialisés, dont les résultats à court terme sur le CO2 sont entravés par l’inertie de leur économie et de leurs modes de vie, les pays émergents, puisqu’il n’y a aucune antinomie, bien au contraire, entre réduction des émissions de méthane et développement, les pays les plus pauvres enfin, pour lesquels la valorisation énergétique des déchets pourrait constituer une source locale d’énergie à coût raisonnable.
Alors, pourquoi, en plus des efforts absolument indispensables à confirmer et amplifier sur le CO2, ne pas jeter dès Copenhague les bases d’un vaste programme international et coopératif de réduction des émissions de ce gaz et combiner ainsi médecine préventive et médecine d’urgence ?


