Analyse Actu — Mardi 8 décembre 2009
Climat et pauvreté — des chiffres qui tuent
Alors qu’on évoque aujourd’hui un nouveau fond provenant d’une taxation — taxe de 0,01 % des transactions financières ! — le moment serait bien choisi d’aller trouver d’autres sources de financements. Mais où ? Si la pauvreté est la cause majeure de l’insécurité dans le monde, et que la militarisation qui s’ensuit n’est pas compatible avec une économie à faible émission de carbone[1], pourquoi ne va-t-on pas puiser dans les caisses des budgets de défense — alors même que les activités militaires ont leur part de responsabilité dans la détérioration du climat ?
Des maux et des chiffres
Investir, le plus tôt possible, dans l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, çà coûte combien ? On pourrait aisément se perdre dans la comptabilité. Mais — crise financière oblige ! — ne nous laissons pas impressionner par les chiffres ! Selon le Forum humanitaire mondial (rapport du 29 mai 2009), le réchauffement climatique, responsable de 300 000 morts par an, coûterait 90 milliards d’euros, soit 125 milliards de dollars chaque année. Si l’on s’évertuait à calculer, non seulement la dimension sanitaire, mais le nombre de conflits et leurs dégâts (humains) déclenchés et alimentés par ces dérèglements climatiques, les chiffres grimperaient très vite. Martin Parry du Grantham Institute for Climate Change à l’Imperial College de Londres expliquait récemment que les montants qui seront mis sur la table à Copenhague représentent l’un des facteurs clefs de la réussite d’un accord. En attendant, tout le monde (ou presque) s’accorde à dire que le montant de l’aide financière apportée par les pays industrialisés aux pays du Sud risque d’être le sujet qui fâche.
Somme toute, à titre de comparaison
Mettre à niveau les services météorologiques des pays africains afin de leur permettre d’anticiper les effets du changement climatique, est possible. Il suffirait, si l’on en croit l’Organisation Météorologique mondiale (OMM), d’y consacrer un milliard de dollars soit 700 millions d’euros. Pour ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour, c’est beaucoup. Certes. Mais enfin, c’est ¼ du prix d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la génération du « Terrible ». C’est moins que les économies réalisées dans le budget de la défense lorsque Paris décida en 1996 d’abandonner son programme de M5 pour adopter en 1998 le programme de missile nucléaire M51. Cette dépense, donc à la portée de certaines bourses, permettrait aux Africains de mettre en place les systèmes d’alerte précoce et faciliterait le recueil des données.
Prenons d’autres chiffres. À l’heure de Copenhague, le total de l’assistance au développement consacrée au changement climatique est de l’ordre de 21 milliards de dollars, 28 milliards prédit ou propose l’Union Européenne. Mais quelle que soit la générosité des uns et des autres, nous sommes loin du compte. Selon un rapport de l’ONU publié à New York en septembre, un « New Deal » de plus de 500 milliards de dollars par an serait nécessaire pour aider les pays en développement à atténuer l’impact des changements climatiques « tout en poursuivant leur chemin vers la croissance économique » selon Ban Ki Moon. Ce chiffre est intéressant à plus d’un titre. Il représente grosso modo le budget de la défense des États-Unis, Pentagone et DOE réunis. Cette référence à Washington n’est pas anodine. Après tout, il ne serait pas anormal que chacun paie en proportion du degré de surarmement qui est le sien. Qui plus est, dans la mesure où le Protocole de Kyoto aime les quotas, il convient de rappeler que les États-Unis, responsables de 23 % des émissions de CO2 produits, portent à eux seuls 50 % du fardeau mondial de l’armement, occupent 95 % des bases militaires dans le monde, détiennent 50 à 60 % de l’arsenal nucléaire sur le continent européen et sont responsables de plus de 23 % des dégâts militaires occasionnés de par le monde.
Un fonds provenant des budgets militaires ?
Quelles que soient les courbes de CO2, l’histoire pourrait se répéter. En 1980, le patron du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) Mostafa Kamal Tolba déclarait : « le seul moyen politiquement réaliste dont disposent les pays riches désireux d’apporter une assistance accrue aux pays pauvres consiste en une réduction des dépenses militaires car les ressources nécessaires ne peuvent être prélevées sur d’autres éléments des budgets nationaux »[2]. Déjà ! On pourrait ajouter que si les industrialisés ne peuvent pas se permettre de vivre au-dessus de leur moyens, si riches et puissants se doivent de limiter leur empreinte écologique pour limiter la casse pour tous, soyons vigilants à l’égard de tous les gaspillages ! Notre survie n’est-elle pas en sursis lorsque certains comme en France dépensent plus de 140 dollars par seconde pour maintenir et actualiser leur armement nucléaire ?
Les 500 ou 600 milliards de dollars de ce New Deal virtuel, aujourd’hui indisponibles, représentent peu ou prou le montant annuel que les puissances nucléaires (exceptée la Corée du Nord) pourraient dégager si elles limitaient leur défense à 1% de leur PNB ( à l’instar du Japon). En se rappelant que les pays membres des Nations Unies sont tenus de ne détourner vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde (article 26 de la Charte de l’ONU).
Dans la mesure où la pauvreté est la cause majeure de l’insécurité dans le monde, et que cette insécurité — et les conflits qu’elle va engendrer — ne peut qu’aggraver les dérèglements climatiques (l’aviation militaire consomme un quart de la consommation mondiale de kérosène), il y a de bonnes raisons de penser que le combat contre le réchauffement climatique passe par un programme de réduction des inégalités. Une réduction des investissements dans les équipements militaires y compris nucléaires aurait le terrible avantage de dégager des fonds tout en limitant les dégâts climatiques que les armées ne pourront pas ou plus occasionner.
« La pauvreté et l’absence de réponse aux besoins humains sont la pire forme de pollution » avait déclaré Indira Gandhi. C’était en 1972, à Stockholm, lors de la première conférence des Nations Unies sur l’environnement.
Notes
- cf. Ben Cramer, « Et si l’arbre climatique cachait la forêt des conflits armés ? », ecolosphere.net. [remonter]
- Cf. Le Monde, 8/9/1980 [remonter]



L’Université Européenne de la Paix, association d’éducation populaire, qui cherche depuis 20 ans à développer une culture de paix dans une région dédiée au militaire, nucléaire particulièrement a vraiment apprécié les articles de Ben CRAMER.
Nous voudrions reproduire l’article Climat et pauvreté dans notre publication bimestrielle « l’Orange Bleue », dont Ben est d’ailleurs destinataire.
Nous sollicitons donc l’autorisation d’écolosphère et de Ben pour cette publication.
Merci pour vos articles Hervé CADIOU