Qui sommes-nous ?

Ecolosphere.net est un lieu d’information, d’analyse et de débats, où sont abordées toutes les thématiques de l’actualité au sens large, mais analysées selon les critères de l’écologie politique, avec une visée prospective.

Livres et Revues — Vendredi 4 décembre 2009

Frédéric Neyrat, « Biopolitique des catastrophes »

par Philippe Colomb

La décolonisation des imaginaires nécessite une méthode radicale, c’est-à-dire une méthode qui chercher à remonter à la source du problème, à sa racine.


Avec ce livre dense et exigeant publié aux éditions MF[1], qui prolonge les analyses regroupées dans le dossier « Un deuxième âge de l’écologie politique ? » de la revue Multitudes (no 24, printemps 2006) qu’il a co-dirigé, Frédéric Neyrat tente une telle approche, mobilisant ce que la pensée philosophique contemporaine à produit de meilleur pour fonder rigoureusement une nouvelle écologie politique.

Biopolitique des catastrophes

Biopolitique des catastrophes

Frédéric Neyrat, collection « Dehors », Paris, Éditions MF, 2008.

C’est en analysant la place des « catastrophes » dans l’imaginaire collectif contemporain que l’auteur engage sa réflexion. Suivant notamment les analyses de Paul Virillio et d’Ulrich Beck, Neyrat souligne combien la banalisation des catastrophes est au fondement de la biopolitique contemporaine : dans notre quotidien, les catastrophes sont à la fois toujours présentes et jamais là, toujours à venir et déjà derrière nous. Cette dramatisation des événements se couple avec l’obligation néo-libérale de la prise de risque, le fameux « il n’y a pas de risque zéro », et crée ainsi une double injonction contradictoire. Cette tension produit ce que Neyrat nomme un « fantasme d’indemnisation absolue », c’est-à-dire le fantasme selon lequel il faut se couper de tout ce qui est extérieur pour garder indemne ce que nous sommes vraiment. Tout ce qui n’est pas soi étant dangereux, il faut s’en séparer. Derrida, que suit ici pas à pas Neyrat, a longuement analysé la logique mortifère de ce fantasme qui, pousser jusqu’à son terme, abouti à se protéger de soi-même : « il n’y a pas d’immunisation possible sans auto-immunité, si on appelle ainsi un mode de défense qui attaque le corps, l’individu, la communauté, le soi, ou le principe qu’il s’agissait pourtant de sauvegarder » (p. 59).

Ainsi, la biopolitique actuelle des catastrophes clive les individus eux-mêmes, les incitent à se mettre à distance d’eux-mêmes, à se séparer ce qui est potentiellement dangereux en eux-mêmes et donc à sacrifier une part d’eux-mêmes au nom de l’immunité de l’autre part. Avec ce clivage réapparaît la hiérarchie que l’on croyait disparue avec « la mort de Dieu », c’est-à-dire d’un côté la vie « biozoologique » sans valeur et de l’autre le « sur-plus » de vie comme la seule vraie valeur. L’existence matérielle est ainsi totalement dévalorisée et cette hiérarchie permet de se protéger de tout, puisque seul ce qui ne vaut rien peut, effectivement, être mis en danger dans le monde physique. Neyrat écrit ainsi que « le sacrifice de la vie qui ne vaut rien est immunisé par avance contre la perte » (p. 63). Cette hiérarchie permet surtout de supporter la double injonction paradoxale de la biopolitique des catastrophes en protégeant « absolument » l’essentiel, tout en faisant courir tous les risques au négligeable. Mais cette façon de résoudre la tension a une conséquence dramatique : elle retire du monde ce qui a de la valeur, l’isole dans un au-delà indéfini. Ainsi, pour se protéger du monde, l’homme s’en retire. Le problème central de l’écologie politique n’est donc pas, selon Neyrat, « que l’homme se croit au centre du monde, mais qu’il s’imagine ne pas s’y trouver » (p. 159). L’écologie politique doit ainsi réapprendre à l’homme à habiter effectivement le monde, à faire partie du monde. En ce sens, l’écologie politique doit être un anti-humanisme.

Ce patient travail de déconstruction de la biopolitique effectué, Neyrat tente ensuite de définir les conditions d’un reconstruction possible. En puisant dans les outils conceptuels élaborés par Sloterdijk pour sa théorie des sphères, l’auteur va notamment essayer de penser la multiplicité des « formes de vie » et les articulations entre elles. Chaque « formes de vies » peut être pensée comme une sphère, mais une sphère toujours relative, jamais totalement insulaire. Ici encore, il faut progresser prudemment, « le fantasme d’une Nouvelle Sphère Globale Unifiée » menaçant toujours de faire tomber la pensée dans une nouvelle recherche de l’unité et de l’identité, ce qui mène inévitablement à une nouvelle forme d’exophobie mortifère. En somme, pour reconstruire, il faut toujours penser le multiple et ses plis avec Deleuze et Guattari plutôt que de ressasser l’Un avec Teilhard de Chardin. Il faut concevoir tout en relation sans pour autant tout unifier.

L’une des sources possibles pour alimenter ce travail de reconstruction est évidemment la pensée d’Arne Naess , pensée qui n’a jamais été vraiment discutée en France, suite notamment à sa diabolisation par Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique. Neyrat analyse très subtilement la richesse de cette deep ecology qui horrifie tellement les humanistes académiques. Il souligne la façon donc elle pense la nature comme champs de relation et refuse la hiérarchie entre qualités « premières », « secondes » et « tertiaires ». Surtout, il met à jour les racines spinozistes de cette réflexion qui se concentre sur la réalisation de soi de toutes les formes de vie. Neyrat dégage de sa lecture de Naess les grands principes de la nouvelle écologie politique (pp. 100-112) :

  1. « L’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre a une valeur intrinsèque. La valeur des formes de vie non-humaines est indépendante de l’utilisation qui peut en être faite dans la limite étroite des intentions humaines. »
  2. « La richesse et la diversité des formes de vie sont des valeurs en elles-mêmes et contribuent à l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre. »
  3. « Les humains n’ont pas le droit de réduire cette diversité, sauf pour satisfaire des besoins vitaux. »
  4. « L’interférence actuelle du monde humain avec le monde non-humain est excessive, et la situation s’aggrave. »
  5. « L’épanouissement de la vie humaine et des cultures est compatible avec une décroissance substantielle de la population humaine. L’épanouissement de la vie non-humaine requiert une telle diminution. »
  6. « Un changement significatif pour de meilleures conditions de vie nécessite un changement de politique. »
  7. Il faut changer de valeur et apprécier la « qualité de vie » plutôt qu’adhérer à un « haut standard de vie ». Ce point se rapproche de la pensée de la décroissance.
  8. « Ceux qui souscrivent aux points précédents sont dans l’obligation de participer directement ou indirectement à la tentative de rendre effectifs ces changements nécessaires. »

S’appuyant sur ces principes, Neyrat va essayer de penser une nouvelle communauté qui ne soit plus une communauté seulement humaine, mais une communauté terrienne. La deep ecology est ainsi une tentative d’élargissement de la communauté aux formes de vie non-humaine, ce qui est la seule façon d’en finir avec le « devenir spécifiquement et uniquement humain du monde » (p. 119). L’auteur reprend alors des conceptions défendues par Bruno Latour sur la nécessité de redéfinir en permanence le périmètre de ce qui doit être pris en compte dans le champs politique, et cela avec comme unique objectif de « favoriser tout ce qui augmente les puissances d’être des formes de vie » (p. 145). On construit ainsi des « collectifs asymétriques » (p. 130), autrement dit un ensemble qui à la fois est un « tout » et dans lequel chaque membre garde ses différences et entretient des relations asymétriques avec les autres. Neyrat appelle cette approche une « politique sur le qui-vive », c’est-à-dire une politique attentive aux nouvelles formes de l’être et de la politique (p. 161).

L’ouvrage se termine par une rapide discussion de la réflexion de Serge Latouche, la pensée de la décroissance étant évidemment un interlocuteur essentiel pour Neyrat, sa réflexion en étant à la fois proche et profondément différente. Pour l’auteur, « en opposant la décroissance à la croissance, on passe à côté de ce qui fonde cette dernière : l’expropriation, qui est le secret de toute accumulation comme du développement » (p. 161). Il conclut que « contre l’expropriation des mentalités », il faut « construire la cosmologie profonde qui saura allier les collectifs asymétriques de la Terre là où règne l’homogénéisation humaniste ». Et il appelle de ses voeux l’émergence de nouveaux grands Récits, porteurs d’émancipation et de promesse de nouvelles relations.

Si l’austérité et l’abstraction métaphysique de l’approche de Frédéric Neyrat rebuteront sans doute certains lecteurs et certaines lectrices, cette démarche passionnera assurément tous ceux et toutes celles qui perçoivent l’importance de l’enjeu qu’il y a à inscrire fortement l’écologie politique dans l’histoire de la pensée occidentale. En mettant à jour les filiations qui existent entre l’écologie politique et certains des courants de pensée les plus importants de l’histoire de la philosophie occidentale (Spinoza, Nietzsche, Heidegger, Deleuze…), Neyrat prend au sérieux et l’écologie politique et la philosophie. Parce que la philosophie pense les fondements de nos représentations du monde et que l’écologie politique appelle à un changement de ces représentations, l’écologie politique doit savoir comprendre la philosophie et la philosophie intégrer dans son travail l’écologie politique. C’est ce dialogue entre les deux que met en scène le remarquable ouvrage de Frédéric Neyrat et le moins qu’on puisse dire est qu’il en démontre brillamment la pertinence et l’extrême richesse.

Notes

  1. Les éditions MF publient, en parallèle de Biopolitique des catastrophes, la première traduction française de l’ouvrage le plus important d’Arne Naess, Écologie, communauté et style de vie (trad. Charles Ruelle). [remonter]

Discussion

  1. [...] un moment de cristallisation, une faille s’est ouverte », se réjouit Frédéric Neyrat, philosophe, auteur en 2008 d’une Biopolitique des catastrophes (MF édition) et [...]


Laisser un message


Thématiques


Partenariats


Liens

Partenaires

Sites*

* Sélection aléatoire parmi nos liens.