Tribune — Mardi 1 décembre 2009
Un point de vue des ONG : l’esprit et la lettre de Rio…
Les associations, en particulier, rappellent que l’objectif essentiel, pour toutes les parties présentes à Copenhague, est d’éviter un changement climatique dangereux pour les milieux naturels, la production alimentaire et le développement économique[1]. En clair, et dans toutes les langues, cela signifie moins, nettement moins qu’un réchauffement de 2 ° C, avec un déclin mondial des émissions entamé dans les prochaines années. Ce seuil des 2 ° C n’est pas un « niveau de confort » pour l’humanité, il n’est pas guidé par les considérations éthiques ou naturalistes. Ainsi, cela ne permettra pas de sauver l’ours polaire des affres de la fonte de la banquise, ni non plus la culture des Inuits. Ce choix politique européen et français s’impose par ce qu’à 2 ° C de réchauffement et au delà, les intérêts vitaux de notre planète sont menacés.
Déclin des agricultures au Sud ou au Nord, augmentation des tempêtes, modification des moussons, des zones de prévalence des maladies tropicales, disparition des glaciers et bouleversement du régime des principaux fleuves d’Asie et d’Europe, menaces de submersion des plus grandes agglomérations mondiales par la montée des eaux… c’est la déstabilisation du monde qui nous est décrite par le menu dans le dernier rapport du GIEC. Mais ces changements, déjà dramatiques, sont moins décisifs encore que la nécessité d’éviter l’emballement irréversible du fonctionnement de l’atmosphère. Au-delà de 2 ° C, les limites du tolérable pour le système climatique lui-même pourraient être dépassées. Ce sont de tels seuils d’emballement qui donnent actuellement le plus de frayeurs aux scientifiques du climat.
Après une lecture attentive de la littérature scientifique, qui aurait envie de jouer « petit bras » sur l’objectif ? Après tout, même les chiffres posés par les ONG pour limiter les émissions ne représentent en coût annuel qu’une fraction des dépenses d’armement…
Notre Convention-Cadre prévoit aussi comme objectif « l’éradication de la pauvreté »[2]. D’emblée, les questions de distribution des revenus et d’équité sont essentielles pour la mise en œuvre des objectifs collectifs de lutte contre les changements climatiques. Et pourtant, à la veille de Copenhague, nos gouvernement n’ont toujours pas répondu à la question : Qui paye ? Combien ? Quelles réductions ? Comment les répartir ?
On peut argumenter sur le texte lui-même. Nous-mêmes et nos collègues avons écrit plusieurs essais d’un « traité idéal » ou au moins des éléments indispensables :
- S’engager sur un soutien financier public. Les chefs d’État européens doivent sans plus attendre se mettre d’accord sur ce point. Le RAC-France et ses associations membres estiment que les pays industrialisés devront mobiliser au minimum 110 milliards d’euros par an d’ici à 2020 pour aider les pays en développement pour l’atténuation et l’adaptation. Ce coût global devra ensuite être réparti entre les pays industrialisés en fonction de leur responsabilité historique en matière d’émissions de gaz à effet de serre et de leurs moyens financiers et technologiques. L’UE devra pour sa part contribuer à hauteur de 35 milliards d’euros par an d’ici 2020.
- Nos pays doivent s’accorder sur des mécanismes pérennes et automatiques de levée des fonds, qui devront de plus être additionnels vis-à-vis des aides existantes. Il pourrait par exemple s’agir d’une mise aux enchères des droits d’émissions sur les secteurs aérien et maritime internationaux.
- Nous avons besoin d’un système juridiquement contraignant. Les pays européens sont les seuls à s’être engagés, via l’adoption du paquet énergie-climat en décembre dernier, sur un plafond juridiquement contraignant de leurs émissions de gaz à effet de serre. Ils ont donc tout intérêt à ce qu’un système similaire de contrainte s’applique au reste des pays industrialisés. C’est pourquoi, les chefs d’État doivent officiellement défendre le maintien du système d’observance du protocole de Kyoto et son renforcement par le biais de sanctions financières en cas de non respect des obligations.
Au-delà de Copenhague, l’équité va devenir de plus en plus centrale dans les débats avec nos partenaires des pouvoirs publics ou de l’économie. Ainsi, on ne peut pas réserver les émissions aux pays riches, comme le fait une proposition du président d’une compagnie électrique, qui propose de baser le régime multilatéral sur le PIB en prenant pour principe de ne pas réduire celui-ci[3]. De plus en plus, l’action se heurte aussi aux questions de distribution de la richesse internes aux pays. Ainsi, une « classe moyenne » de consommateurs représente une partie importante des habitants du Brésil ou de la Chine, de Dubaï ou de Singapour, avec même une minorité de milliardaires qui « se cachent derrière les pauvres »[4].
D’autres travaux visent à faire évoluer le cadre politique rigide de la Convention en évitant de faire reposer l’ensemble des charges à venir sur certains pays développés, mais plutôt aux classes consommatrices dans l’ensemble de la planète en se basant sur un « droit au développement »[5].
Nous ne sommes plus à l’heure des beaux discours sur la crise climatique. L’UE et la France se sont engagés à œuvrer pour éviter un réchauffement de la planète de plus de 2 ° C, qui aurait des conséquences catastrophiques sur nos sociétés. Il est temps de rendre cohérentes nos propositions et nos politiques.
Quels dommages ?
Évaluer les dommages globaux de l’effet de serre est bien évidemment imprécis tant sont nombreuses les hypothèses et les scénarios. Une grande part de la littérature discute d’ailleurs de la difficulté des chiffrages. Au-delà même des paramètres économiques, ces études sont de plus forcément lacunaires, puisque les dommages irréversibles à la biodiversité ou la disparition de nations et de cultures entières ne peuvent pas être évalués sérieusement. Ces études sont en fait incapables de prendre en compte l’ampleur du chaos global lié à un réchauffement climatique non contrôlé.
L’étude la plus marquante de ces dernières années est celle de l’ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, Sir Nicholas Stern. Les dommages liés à un scénario de réchauffement élevé dépasseraient l’échelle de la Grande Dépression ou des deux guerres mondiales, soit une baisse allant jusqu’à 20 % du PIB mondial. Dans son rapport, l’économiste détaille les défauts de son estimation mais il démontre largement la nécessité de l’action et le coût inacceptable de l’inaction.
L’auteur ne s’en tient pas là, il dénie aux économistes la légitimité de tracer seuls le chemin. En tout état de cause, explique l’auteur, on ne peut pas régler la question de l’équité Nord-Sud ou celle vis-à-vis des générations futures par des équations économiques[6]. Le rapport prend pour exemple par l’absurde et sur des pages entières la discussion sur les taux d’actualisation en cas d’extinction des humains à 30, 50 ou 100 ans. Après de longues discussions pédagogiques sur ce qu’il convient de faire en orthodoxie économique, il conclut que l’on ne peut évaluer les conséquences de long terme de nos décisions –en particulier le prix de la vie humaine et le respect pour les générations futures- sans faire appel à l’éthique ou aux choix politiques. Pour lui, les changements climatiques représentent « le plus grand et la plus large des échecs du marché ».
Notes
- ARTICLE 2. Objectif. « L’objectif ultime de la présente Convention (…) est de stabiliser, conformément aux dispositions pertinentes de la Convention, les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d’une manière durable. » [remonter]
- Extrait du préambule de la CCNUCC [remonter]
- www.vattenfall.com/www/vf_com/vf_com/368181envir/368501clima/index.jsp [remonter]
- G. Ananthapadmanabhan, K. Srinivas and V. Gopal 2007, « Hiding Behind the Poor, a report on climate injustice », Greenpeace India, Bengalore [remonter]
- P. Baer, T. Athanasiou, S. Kharta, 2008, The Greenhouse Development Rights Frameworks, Heinrich Boell Stiftung, Berlin, Allemagne [remonter]
- N Stern et al. 2006, Stern Review, the economics of Climate Change, « 2A1 Ethical frameworks for Climate Change » p.41-43 et « 2A2 Inter-temporal appraisals and discounting » p.43-52. [remonter]


