Analyse — Dimanche 8 novembre 2009
Eric Besson, la politique de la terre brûlée
« Vous les journalistes, il faut leur dire à tous ces gens. Nous ne sommes pas fous ! Mais on va le devenir à force de vivre ainsi, explique Nawid, qui dit avoir 16 ans. On est sale, on a faim, on a peur, on traîne toute la journée, la police nous harcèle, mais nous ne sommes pas fous ! » Autour de Nawid, qui s’exprime dans un très bon anglais, la groupe de migrants en majorité Afghans acquiesce. Un mois après l’opération « Calais » d’Eric Besson, qui a consisté à détruire les lieux de vie des migrants et en arrêté une bonne partie, le constat est amer. La « jungle » a été littéralement rasée. On a coupé toute végétation pour empêcher de nouvelles installations. Dans la terre sableuse et humide restent brosses à dents, chaussures, blousons entremêlés à des bâches. Cela ressemble aux camps de réfugiés du Kosovo. Mais nous sommes à Calais, dans la zone industrielle. Eric Besson a parlé d’une gestion de la question avec « humanité ». La visite des lieux montre surtout que l’Etat n’assure aucune de ses obligations envers ces migrants qui ont besoin de protection. Si beaucoup d’entre eux ont fui à l’annonce de la destruction de la jungle, les plus faibles, isolés ou jeunes sont restés. Leur envie de franchir la Manche n’en a été que décuplée. La nuit, ils tentent leur chance. Le matin, ils essaient de dormir, de trouver des habits propres et secs, de manger un peu. Surtout qu’avec la jungle, ce sont plusieurs hangars, squats et des maisons des éclusiers qui ont été rasés. Nawid poursuit son histoire. Il vient de la province de Kunduz, au nord de l’Afghanistan. « Vous devez comprendre qu’on ne peut pas rentrer. C’est la guerre ! Moi, j’ai fui les talibans. Ma famille a dépensé 10000 euros pour me faire partir, nous avons emprunté à beaucoup de personne et je dois rembourser. Je n’ai pas d’autres choix. »
De leurs côtés, les associations font ce qu’elles peuvent. Un nouveau lieu pour la distribution des repas a été ouvert Rue de Moscou, financé par la région. Une cour goudronnée, deux préfabriqués et un point d’eau. La mairie a « végétalisé » le grillage extérieur, pour cacher cette distribution à la vue des Calaisiens. « Mais soyons clair, ce lieu, c’est surtout pour le confort des bénévoles !, lance Monique Delaunoy, présidente de la Belle étoile qui assure les repas du midi. Il n’y a ni chaise ni bancs, les migrants continuent de manger par terre. Et à 15 heures, on doit fermer les grilles sous peine de se voir virer par la municipalité UMP». Cette dernière n’a pas hésité à refuser au HCR d’y ouvrir une permanence juridique. « Voilà toute l’incohérence de cette politique. On rase, on fait fuir et on n’informe pas sur le droit d’asile, s’insurge la députée européenne Hélène Flautre, venue à Calais avec une délégation d’élus. On tourne le dos aux migrants. Ce n’est certainement pas la réponse adéquate à leur demande de protection. »
Ce que ne dit pas non plus Eric Besson, c’est que parmi les 202 nouveaux demandeurs d’asile qui se sont manifestés depuis un mois, près de la moitié sont victimes de la convention de Dublin, qui impose de retourner dans le premier pays européen qui a enregistré sa présence, en général la Grèce. « Or, dans ce pays, moins d’un pour cent des demandes d’asile sont acceptées », souligne Jean Lambert, eurodéputé britannique. Ce qui a conduit un certain nombre de pays à ne plus y expulser les Afghans. La préfecture du Nord-Pas-de-Calais n’hésite pas dans le cynisme : elle remet à ces demandeurs une lettre les enjoignant de « se rendre par leurs propres moyens » en Grèce, leur assurant que leur demande serait validée là-bas.
La colère est à son comble quand on croise deux migrants ayant obtenu récemment le statut de réfugiés, qui continuent de dormir dans la jungle, totalement désemparés. « Qu’est-ce que ça change d’avoir ces papiers ? ». Stupeur chez les députés présentes. France Terre d’asile, qui agit au nom du HCR, est gênée aux entournures. Il semble bien qu’à Calais, l’Etat ne veille en aucun cas assumer ses obligations de protection des réfugiés. Emmanuelle Cosse


